

Je l’avais d’abord vu, de Cancale, ce château de fées planté dans la mer. Je l’avais vu confusément, ombre grise dressée sur le ciel brumeux. Je le revis d’Avranches, au soleil couchant. L’immensité des sables était rouge, l’horizon était rouge, toute la baie démesurée était rouge; seule l’abbaye escarpée, poussée là-bas, loin de la terre, comme un manoir fantastique, stupéfiante comme un palais de rêve, invraisemblablement étrange et belle, restait presque noire dans les pourpres du jour mourant. J’allai vers elle le lendemain dès l’aube à travers les sables, un œil tendu sur ce bijou monstrueux, grand comme une montagne, ciselé comme un camée, et vaporeux comme une mousseline. Plus j’approchais, plus je me sentais soulevé d’admiration, car rien au monde n’est plus étonnant ni plus parfait.
Ces quelques phrases extraites d’un des contes de Guy de Maupassant, La légende du Mont-Saint-Michel, expriment son admiration et son enthousiasme à la vue du Mont-Saint-Michel. Selon la légende, il y eut une querelle entre le saint et Satan pour la possession du rocher et de la baie, et après une bataille entre eux, Satan fut battu. «Il se releva boiteux, estropié jusqu’à la fin des siècles ; et, regardant au loin le Mont fatal, dressé comme un pic dans le soleil couchant, il comprit bien qu’il serait toujours vaincu dans cette lutte inégale, et il partit en traînant la jambe, se dirigeant vers des pays éloignés, abandonnant à son ennemi ses champs, ses coteaux, ses vallées et ses prés. Et voilà comment saint Michel, patron des Normands, vainquit le diable. ».

Le roc surmonté de la fameuse abbaye du Moyen Âge, classée au patrimoine mondial de l’Unesco, est depuis des siècles l’un des lieux les plus visités de France. Cette silhouette triangulaire grise se transforme incessamment par la lumière, les brumes, la mer qui se retire puis remonte tout au long de la journée. Mais la Merveille perdrait 90% de sa beauté et de son originalité sans la Baie. La Baie qui s’étend avec ses sables mouvants gorgés d’eau, ses marais, ses prés et pâturages, ses champs à 25 000 hectares. Lieu mystérieux où l’on peut admirer la Manche et la nature environnante à perte de vue, joyau des Côtes Normandes, au milieu de nulle part, entre sol, ciel et mer, baigné dans de sublimes lumières au gré des saisons et des intempéries, le Mont donne au visiteur ( pèlerin ou touriste ) le sens de l’espace infini et un très fort sentiment de liberté.
Au Moyen Âge on l’appelait «le mont Saint-Michel au péril de la mer» et c’était presque exclusivement un lieu de pèlerinage où les fidèles se rendaient pour prier, surtout pour préparer leur mort. Aujourd’hui, les pèlerins sont rares et les touristes très nombreux (20 000 visiteurs par jour en été n’hésitent pas à gravir les 400 marches pour accéder à l’abbaye ). Mais il ne faut pas considérer l’abbaye comme un musée ; cinq moines, sept religieuses et trois prêtres y vivent en permanence pour assurer les offices au quotidien. Le mont est aussi habité ; c’est un village de 25 habitants avec sa mairie, sa police, sa poste, ses commerces.

Le matin, le mont s’éveille dans une solitude totale. Seuls privilégiés de la magie, de la féerie et du mystère des lieux quelques promeneurs solitaires venus notamment des villages voisins admirer le paysage dans le silence absolu et les oiseaux. Car le mont est, entre autres, le paradis des oiseaux (faucons, goélands) et constitue un carrefour des migrations. Au fur et à mesure que l’heure tourne, le village, la baie s’animent et on passe progressivement de la totale solitude à la totale promiscuité avec les touristes. Il faut attendre le crépuscule et le départ des derniers visiteurs pour que le silence et le calme s’y rétablissent.

Au fil des années, la légende et la beauté des lieux furent pôle d’attraction pour de nombreux écrivains ( par exemple pour les romantiques du XIXe s. Guy de Maupassant, Charles Nodier, Paul Féral) dessinateurs, peintres et source d’inspiration pour des musiciens (Mike Oldfield: album «voyager», Patrick Broguière) des cinéastes comme Eric Rohmer, Michael Bay, philatélistes, créateurs de jeux vidéo.
Depuis 2010, et grâce au Centre des monuments nationaux, le Mont est également un lieu de manifestations culturelles. Entre mai et septembre, y sont organisés des concerts prestigieux, des expositions de photos, de dessins, de reliures et de calligraphie, ainsi que d’autres animations variées (célébrations, veillées, festivités). C’est un festival d’art chrétien, créé dans le but de «sensibiliser le visiteur au côté spirituel du Mont ».




