Soti Triantafyllou: Contes de désespoir

Contes de désespoir Partie 2

John Cipollina / Nick Gravenites Band - CD
11.

Chaque semaine, je me mets en quête du concert qui changera ma vie ; en vain. Bientôt, je vivrai de mes souvenirs. Comme les vieux assis sur les bancs du jardin de Zappeion, qui jouent au jacquet en évoquant leurs jours passés, leurs afflictions présentes. Eh oui, je me souviens que le 1993, en été, nous avions écouté Nick Gravenites au « Saloon », à San Francisco. C’était une nuit remplie de la lumière de la lune, une lune éclatée, égorgée ; et comme j’ai toujours été très émotive, je ne cessais de penser à John Cipollina, car il était mort quelques jours après le concert qu’il avait donné avec Nick Gravenites à la salle « Rodon », à Athènes. Quand je l’avais vu sur scène jouer de la guitare au « Walkin’Blues », les cheveux longs, clairsemés, tombant sur sa chemise blanche brodée, il m’est venu à l’esprit qu’il était malade. Quand j’ai peur que quelqu’un ne meure, il meurt. Peut-être parce que quand j’étais petite j’étais tombée, la tête la première, dans la marmite de la sorcière. On m’avait sortie de là avec une louche. La même chose survint (pas la chute dans la marmite, la mort) avec Frank Zappa et aussi avec Bob Hite de Canned Heat – ledit « Ours » – comme pour mon ami Christos, qui assistait lui aussi au concert de Gravenites avec John Cipollina au “Rodon”. Je savais qu’il allait bientôt mourir. Je le savais. Après le dernier concert de la vie de Cipollina, nous avons acheté le disque vinyl « Live in Athens », enregistré au Rodon Club : juste huit chansons; Christos a perdu le disque, mais il disait à tout le monde que je le lui avais piqué. Jusqu’à ce qu’il le retrouve, bien caché entre deux autres disques ; alors il eut honte de m’avoir accusée de voler des disques. A sa mort, j’ai hérité du disque « Live in Athens », et de ceux entre lesquels il était caché.

Soti TriantafyllouSoti Triantafyllou est une écrivaine et historienne grecque née à Athènes en 1957. Elle a fait des études doctorales à Paris et à New York. Son dernier roman, «Pour l’amour de la géométrie » est sorti en 2011.